• Otherside Africa

« Le FESPACO: inscrire le cinéma dans une économie qui lui serait propre », Toussaint Tiendrébéogo

Mis à jour : mai 25


« Le Fespaco devrait inscrire le cinéma dans une économie qui lui serait propre »

Producteur et consultant en politiques cinématographique et audiovisuelle, il est diplômé de l’Ecole nationale pour les métiers de l’image et du son (FEMIS) en France. À son actif plusieurs productions avec « Pyramides Films » et « Les Films du Mogho » dont il est promoteur, Toussaint Tiendrébéogo, a apporté son expertise auprès de différents organismes. Expert à l’OIF depuis plus d’une décennie, nous l’avons rencontré dans le cadre d’un atelier organisé à Dakar par son département du 11 au 16 décembre 2017. Dans cet entretien, il aborde plusieurs points sur l’avenir et le développement des industries culturels en Afrique et apporte un bref regard sur le FESPACO qui célèbrera bientôt ses 50 ans d’existences…

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis Toussaint Tiendrebeogo, Chargé des politiques de développement des Industries culturelles et créatives à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Cette appellation d’Industries Culturelles et Créatives (ICC), paraît un peu nouvelle pour beaucoup d’acteurs du domaine qui ne l’assimilent pas complètement ; comment définissez-vous exactement ce concept ?

Les industries culturelles et créatives (ICC) pour nous, à l’Organisation internationale de la Francophonie, renvoient aux secteurs d’activités dont la création est au cœur du processus de tout ce qui est production de sens, à travers de grandes expressions culturelles que ce soit l’image, le son, l’écrit et qui, dans leur processus de création et de mise à disposition auprès du public, va recourir à un procédé industriel dans le mode de production et de communication. C’est ainsi donc que ça renvoi traditionnellement au cinéma, à l’audiovisuel, à la presse écrite et aux magazines et journaux de la culture, à la musique, aux arts du spectacle, etc.

Principalement au niveau de l’OIF, quelle est donc votre mission en la matière ?

Au niveau de la Francophonie notre mission traditionnelle de promotion de la diversité culturelle s’inscrit dans une dynamique d’aider et d’accompagner des pays qui, aujourd’hui, sont dans une position de fragilité quant à avoir des capacités pérennes de produire et de diffuser leurs expressions culturelles, de pouvoir le faire, essentiellement dans le domaine du cinéma, de la télévision, de la musique, des arts du spectacle et de la littérature.

L’OIF regroupe depuis quelques jours ici au Sénégal (Ndlr : Itw réalisé le 12 décembre 2017) des journalistes culturels dans le cadre d’un atelier ; à quoi répond cette activité ?

L’atelier de Dakar pour nous, part du constat que dans le travail de plaidoyer en faveur de la prise en compte de la Culture comme élément et facteur stratégique de développement des pays et comme outil de connaissance mutuel entre les pays de l’espace francophone, on s’est rendu compte que bien souvent les journalistes n’étaient pas assez outillé pour permettre de jouer le rôle de médiation sur les enjeux que représente la culture, mais aussi de faire en sorte que la création artistique et culturelle puissent être mieux comprise par les populations et que celles-ci puissent avoir accès à ces œuvres sous l’angle de la production de sens auquel les auteurs les prédestinent. Mais également situer les objets culturels de la création artistique dans une perspective permettant de comprendre l’enjeu de la création. Nous sommes dans des contextes, dans lesquels bien souvent on a des priorités en matières d’éducation, de santé et bien d’autres sujets, que finalement la création culturelle et artistique n’est pas une priorité. Des fois on aura tendance à considérer l’œuvre artistique ou culturelle uniquement dans le sens de sa création et de son rapport avec l’auteur. Et non le placer en perspective de l’apport et de l’enjeu que ça représente pour un pays en matière de rayonnement, en termes de contribution au développement économique. On le voit par exemple ici au Sénégal, un monument comme celui de Renaissance africaine est assez symptomatique de ce que peut être une œuvre artistique et de ses enjeux à la fois en terme de rayonnement et de développement d’un territoire.

Le traitement de l’information culturelle et artistique n’est pas une priorité dans beaucoup de médias africains, comme vous le savez bien ; est-ce qu’au-delà de cet atelier, l’OIF prévoit un mécanisme pour accompagner des médias spécialisés dans la culture ?

La Francophonie est très sensible à la situation des journalistes de façon générale mais en particulier, dans le cadre des actions qui nous concernent, au cas des journalistes culturels. Cependant il y a un premier problème qui se pose, à savoir celui de leur statut qui fait que le journaliste culturel ait la même reconnaissance et que son mérite soit salué au même titre, par exemple, que celui du service politique. C’est un premier enjeu qui permet de redonner toute la considération nécessaire ; mais cela va de pair également avec la considération que l’on peut accorder aux enjeux culturels dans un pays donné. Les deux sont forcément liés et c’est pour cela que même sans travailler spécifiquement sur le statut du journaliste culturel nous travaillons également à redorer le blason et à donner une meilleure considération aux enjeux culturels dans un pays, de sorte que si cela est pris en charge par l’opinion publique et par les décideurs qu’il puisse avoir une répercussion sur le statut du journaliste culturel. Au-delà de cela il y a aussi les conditions dans lesquelles les organes de presse qui voudraient se spécialiser dans le domaine de la culture peuvent avoir une certaine viabilité économique. Là également, il nous semble qu’il faut le mettre en lien avec la vitalité de façon générale des expressions culturelles et de la création culturelle dans un pays donné. Les médias spécialisés en culture auront des modèles économiques viables quant en face, il y aura une production culturelle assez développée, une politique d’accès à la production culturelle qui feront que des annonceurs verront qu’il y a une audience potentielle par rapport à des utilisateurs de médias spécifiques dans la culture. C’est une approche holistique pour nous qui voudrait que nous puissions accompagner les Etats à renforcer leurs instruments de politique culturelles ; à renforcer les stratégies permettant de développer et faire de ces secteurs des secteurs qui participent à la production de richesse au point de vue des pays. Partant de là pour essayer de tirer tous ceux qui y contribuent à savoir les journalistes, les artistes et les autres professionnels de la Culture.

Après la tenue des jeux de la Francophonie en Côte d’ivoire cette année même, il se pose déjà le problème d’entretien des infrastructures; que prévoit votre organisation pour accompagner le pays dans ce sens ?

Il faut dire que l’organisation des jeux de la Francophonie obéit à des cahiers de charges qui sont établies entre le pays organisateurs et la Francophonie. Et en la matière tout ce qui est infrastructures culturelles et sportives sont réalisées et supportées par l’état qui les organise, en l’occurrence ici celui de Côte d’Ivoire, avec pour vocation que ces infrastructures puissent servir au-delà. Concernant les infrastructures culturelles, il faut les envisager comme des espaces dans lesquelles il faut mettre un contenu culturel. Donc on ne peut penser infrastructures qu’en pensant un dispositif qui permet de développer la créativité et de soutenir la création artistique et culturelle de manière à permettre tout le long de l’année à assurer une programmation artistique dans ces espaces et là, cela relève effectivement des politiques publiques que l’Etat de Côte d’Ivoire peut mettre en place. Et de ce point de vue vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a déjà quelques avancées qui permettent à la Côte d’Ivoire de soutenir la production cinématographique ou que ce soit dans le domaine du spectacle ou même le soutien à l’édition littéraire. Toute chose qui nous laisse présager que les infrastructures misent en place pourront être un levier et contribuer davantage à dynamiser la production artistique et culturelle en Côte d’Ivoire.

Nous sommes à l’orée de la biennale de Dakar ici au Sénégal, est-ce que l’OIF est prête à accompagner cette édition comme elle le fait traditionnellement ?

Vous savez que l’OIF est un partenaire historique et traditionnel de la biennale de Dakar, donc à ce stade il n’y a aucun élément qui permette de douter que l’OIF restera fidèle à son engagement historique auprès de la biennale.

Au Burkina Faso dans le cadre de la SCADD, (Stratégie de Croissance accélérée et de Développement durable), une direction en charge de la promotion des industries culturelles et créatives (ICC) a été créée pour répondre au concept des ICC. Quel est votre regard et votre appréciation par rapport au développement des ICC depuis lors et maintenant avec le PNDES (Programme national de Développement économique et social) ?

Il faut saluer le fait que, dans leur besoin de références pour le développement, des pays choisissent d’inscrire comme prioritaires des secteurs de la culture de façon générale et spécifiquement les ICC. Et dans le cas du Burkina ce fut d’abord avec la SCADD et maintenant le PNDES. Comme vous le savez, les ICC qui ont pour matière première la création et la créativité et qui se nourrissent d’innovation sont des secteurs à un fort potentiel de création de richesse. Selon la définition classique qu’on a donné des ICC vous voyez que la notion permet d’y englober tout ce qui va être en lien avec internet car on peut y consommer de la musique, télécharger des films,... Ça va être en lien également avec les téléphones mobiles, les smartphones, sans compter tout ce qui est mécanisme de montée satellitaire, de création de chaine de télévision, etc. Donc vous voyez qu’à partir de la créativité et de toute la technologie dont on a besoin au tour pour en nourrir il y a cette filière des ICC qui va être au cœur des transformations de nos sociétés demain. Qu’elles sont au cœur de l’innovation et des économies du futur. De ce point de vue, le fait que le Burkina ait inscrit les ICC a permis de faire un certain nombre d’avancées, par rapport déjà au cadre règlementaire qui permettrait de mieux les prendre en considération et de prendre en compte leurs besoins spécifiques de développement. Maintenant il faut espérer qu’au-delà des aspects règlementaires qu’il y ait une intervention publique beaucoup plus conséquente en termes d’accompagnement et de soutien. Toute chose qui a déjà commencé avec la mise en place d’un fonds de développement touristique et culturel. Et prier qu’il y ait une certaine constance dans l’intervention publique pour pouvoir produire les effets escomptés quant à la prise en compte des ICC dans les stratégies de développement.

Les préparatifs pour la célébration du cinquantenaire du FESPACO, qui se tiendra en 2019, ont débuté. Quelle appréciation faites-vous de cette manifestation après 50 ans d’existence ? Et quel sera le soutien de l’OIF à cette occasion ?

Le FESPACO est une vitrine extraordinaire pour la promotion du cinéma en Afrique. Si il n’y avait pas eu ce festival, je crains que le cinéma africain et la situation de l’audiovisuel en Afrique ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Le Fespaco a permis une prise de conscience dans la majorité des pays, de ce que l’Etat ne pouvait pas rester indifférent à ce besoin qu’ont les peuples d’avoir le reflet d’eux-mêmes et de prendre en main leur destinée. C’est ainsi que pendant toute la première phase, les premières années qui ont suivies la création du Fespaco dans les années 70, on a assisté à une série de privatisation dans beaucoup de pays. Avec la dotation de capacités de production parce qu’y avait une prise de conscience de ce que devait être le médium cinéma. Et on le doit en partie grâce au Fespaco et grâce aux pères fondateurs de ce festival venus de partout en Afrique. Cette place que le Fespaco a occupée dans le rayonnement et la promotion de l’industrie cinématographique en Afrique est absolument capitale et il faudrait à l’occasion des 50 ans avoir un devoir de mémoire pour se rappeler de ce rôle que le Fespaco a joué. De nos jours les temps ont changé, les mutations technologiques sont passées par là, il y a eu un renouvellement de génération et il nous semble nous, à la Francophonie que le côté panafricain est quelque chose qui doit être préservée. C’est un festival qui est né avec des ambitions panafricaines et qui doit demeurer dans cette vocation panafricaine. Il nous semble également, qu’aujourd’hui le Fespaco devrait pouvoir contribuer, même si ce n’est pas son rôle premier, à inscrire ce cinéma dans une économie qui lui serait propre. Et qui lui rendrait apte dans un contexte de bouleversement technologique de redéfinition des modèles économiques à trouver enfin son propre modèle économique. Entre autres, ce sont d’ailleurs des éléments sur lesquels nous avons pu faire des contributions à l’occasion de la réunion de réflexion qui s’est tenue y a une dizaine de jours (Ndlr : Itw réalisé le 12 décembre 2017) au Burkina dans la perspective de la préparation de cette édition du Fespaco. Ça sera également un moment de rendre hommage à tous ces pionniers qui ont eu l’utopie de faire ce festival et de faire du cinéma un moyen de libération, d’émancipation des peuples africains.

#BurkinaFaso #Fespaco #OIF #Francophonie #ICC

0 vue

Otherside AFRIKA

Partenaires

    Vous aimez notre plateforme? Merci de faire un don pour contribuer à son développement !

© OtherSide Africa 2018 par Belélé Jérôme William